Je fête aujourd’hui même mes dix-huit ans de mariage… Eh oui, vous avez bien lu : dix-huit ans… 18. Un 1 et un 8. Mon couple a dépassé les sept ans fatidiques (parait-il) atteint l’âge de raison, traversé l’âge bête sans encombre pour arriver au seuil de la majorité… Moi-même j’ai du mal à y croire… Donc, je ne serai pas vraiment disponible pour vous aujourd’hui.
Néanmoins, j’ai pensé que ce thème pourrait inspirer certains d’entre vous. Tiens, j’en vois déjà qui sourient… Je vous propose donc ceci : à la manière des personnages de Blandine Le Callet, dans Une pièce montée, mettez-vous dans la peau d’un invité, d’un parent, du maire, du photographe ou même du marié et racontez un moment de ce jour particulier…
N’étant pas derrière mon ordinateur pour gérer vos textes, je vous invite à les laisser dans les commentaires (je souligne pour Wens qui n’écoute pas les consignes…
).
Humoristique, critique, nostalgique, caustique ou carrément déjanté, toutes les contributions sont les bienvenues!
Bon, je vous laisse… j’ai un mari sur le feu!
PS : Je profite de ce jour pour faire un petit coucou à nos deux témoins préférés, Danielle et Eric!

Les consignes.
Oublier les consignes! quelle réputation. J’en vois déjà qui s’marrent. Un mec qui bosse au contrat a obligatoirement de la mémoire, Madame! Il apprend par coeur et le blair d’un gus est micro-ordinaté à la première vision. Dix-huit ans de mariage, les tourtereaux n’ont pas dû lésiner sur les bulles, que j’me suis dit. Ni une, ni deux, un avion pour l’extrême ouest, pour les pays de hurlement, du chien de Baskerville et du chien jaune . Dans ma valoche, j’ai balancé deux cirés, trois paires de bottes, une casquette de marin, des pastilles contre la toux, un pulvérisateur nasal. Paré le matelot! Je m’invite à la fiesta.
Oublier les consignes! quand tu seras chez eux :” tiens toi bien, laisse leur une part de gâteau, bois pas à la bouteille, ne fanfaronne pas, ne dis pas que les gabians de Marseille sont trois fois plus gros que leurs mouettes rieuses…”. Ma daronne même avec plus de quarante ans de mariage, elle continue à me faire la leçon. Je plains LE moitié de Gwen parce qu’autour de vingt ans de mariage, c’est le moment le plus pénible, la vie devient impossible : et patati, et patata…et nanani et nanana …. Après les mecs y s’blindent et deviennent sourds .
Bon j’m'éloigne, ou plutôt j’arrive. Je fouille dans ma poche, dans toutes mes poches, pas possible j’ai oublié l’adresse. Pas de panique, je gare mon véhicule de location devant un troquet ouvert, vue sur la mer. Je quitte un de mes trois pulls marins, l’air est plutôt doux. Etonnant pour un pays aux latitudes polaires. Devant un café-arrosé, je consulte l’annuaire téléphonique, les Atlantiques en bras de chemises m’observent et discutent certainement en islandais, j’ai pas reconnu notre langue nationale. Je feuillette, je trouve pas. Je demande au patron s’il connaît l’avenue du Trouve- le-Nord. Lui et ses condisciples ignorent. Ce dont je suis sûr c’est qu’elle habite au 7 ter.
J’vous vois venir. Quel nase ! Il n’a qu’à téléphoner à sa femme ! J’y ai bien pensé, figurez- vous, mais actuellement elle crapahute dans les Alpilles. Je reviendrai pour le prochain anniversaire, le dix-neuvième.
Alors sur un rocher, à Daoualas, j’attends la marée haute. Je mange le cadeau des amoureux, les calissons et papalines, le livre voyageur de Clara entre les mains.
Bon anniversaire!
Merci pour ce texte qui m’a fait sourire de bout en bout! J’apprécie le toast littéraire, Wens! Je vais le transmettre d’un clic à ma moitié…
Excellent et très bien trouvé! Comme d’hab’! Je ne cesse de m’extasier devant ta célérité! Ouah!
J’ai définitivement rejoint le fan club. L’invité qui n’arrive jamais à la noce il fallait le sortir et sous ta plume, il est juste ce qu’il fallait!
J’ai beaucoup aimé ce texte ! Digne de Wens, comme d’habitude, en moins noir et très drôle !
Je vais essayer de trouver un petit moment pour écrire. La Minuscule et ses parents vont arriver! Mais en attendant je vous souhaite un bon anniversaire et une fête réussie!
Merci… En amoureux, c’est toujours réussi!
Bon n’anniv’ évidemment… Je m’éclipse, chers tourtereaux…
@ Keisha : c’est ce qu’on a fait aussi, pendant deux jours. Verdict des enfants au retour : vous pouvez partir tous les WE si vous voulez, on est tranquille sans vous! Faites des gosses, qu’y disaient…
Bon anniversaire à ton mari et toi, Gwenaëlle. Que la fête soit réussie !
Ah oui, j’ai lu Une pièce montée.
Je n’aurai pas l’occasion aujourd’hui de participer à l’atelier mais je reviendrai lire les textes avec plaisir dans la semaine.
@ Livvy : merci, à bientôt!
Samedi 14 février. Le carnet de rendez-vous est plain comme en juillet. La valse des chignons et autres lissages débute à 7h30 : toute la famille Gosset va défiler avec la belle famille.
J’ai déjà coiffé le marié jeudi. Claude, un petit brun. Je ne l’avais jamais rencontré et lui ai trouvé l’air un peu sûr de lui. « Trop fier » ai-je inscrit sur mon carnet de rendez-vous (j’adore noter mon ressenti sur le caractère des gens à côté de leur nom)
7h30 : Evelyne Gosset arrive dans le salon. Six mois qu’elle me parle de cet événement : « enfin un mariage dans la famille ! ». Ses yeux brillent de bonheur. Pour l’occasion, elle a prévu un chapeau tout simple. A moi de faire une coiffure discrète et présentable lorsqu’en fin de journée elle le mettra de côté. « heureuse ».
8h40 , Evelyne m’a signalé que mon prochain rendez-vous est Eliane, la mère de Claude. Elle avoue s’entendre plutôt bien avec elle, l’inviter régulièrement pour le thé. En effet, quand Eliane arrive elle se jette dans les bras d’Evelyne. Je les sens toutes les deux très heureuses.
Pourtant, pendant le chignon, Eliane m’explique que le mariage elle ne peut plus y croire : son mari est parti du jour au lendemain, la laissant seule avec les jumeaux (dont Claude) alors qu’ils avaient un an. Elle exprime son bonheur pour Claude et aussi son inquiétude pour lui : le mariage n’est pas le ciment du couple, pas plus que les deux enfants qu’Isabelle et Claude ont ensemble. Je ne dis rien, j’ai appris à me taire. J’ai coiffé tant de mariées qui ne l’étaient plus quelques années plus tard. « réaliste ».
Nadine, la sœur d’Isabelle, arrive. Elle s’est investie dans la fête, le choix des couleurs… elle a envie d’un chignon « grandiose » à la hauteur de l’énergie déployée dans les préparatifs. Je n’y vais pas par quatre chemins, elle sort avec une tour digne de Pise. « euphorique »
Plus qu’une personne avant la mariée : Laure, une amie de « fac » d’Isabelle. Elle semble stressée, inquiète. Je lui demande « ça va ? » Elle lâche un oui dans un vague soupir. J’ai rarement vu quelqu’un de si tendu. J’ose un « voyez-vous souvent Isabelle et Claude » Elle répond que non, que depuis qu’Isa et avec lui, elles ne se voient que trop peu, que leur relation a changé : les enfants, la distance peut-être … Et Claude, avec qui elle « a du mal ». Elle n’insiste pas mais je comprends qu’ils ne s’entendent pas. Elle sort avec un lissage bien net. « inquiète ».
Isabelle. Elle me semble pâle et fatiguée. Elle me dit qu’Hugo, leur deuxième- a précisément choisi cette nuit pour être malade. Elle compte sur moi pour améliorer les choses. Elle m’avait montré sa robe en photo : Ivoire. Il faut que je la ravive avec ma coiffure. Ni inquiète, ni stressée, ni enjouée, je la trouve impassible sous mes doigts. Je ne dis rien, je m’efforce de la magnifier, de lui redonner vie tellement elle semble distante de l’événement. Elle regarde sa montre, je lui promets qu’elle sera prête à 11 heures, et qu’elle sera dans les temps pour la séance photos de midi. « distante »
« trop fier », « distante », « euphorique, « heureuse », « réaliste », « inquiète » : mon baromètre pour la journée de ces deux-là est assez étrange. « Une histoire à suivre » c’est ce que je note sur mon carnet de rendez-vous, avant d’enchaîner sur ma deuxième mariée du jour…
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bon anniversaire et belle journée à toi !
Ah j’aime beaucoup! Je trouve l’idée, même fictive, très très intéressante! Et ce baromètre qui s’ajuste au fil des rendez-vous, c’est une vraie belle trouvaille: très chouette texte! On a juste envie d’en savoir un peu plus sur ce baromètre, ces personnages qui ne se confient que peu mais dont on est certain que leur histoire est intéressante et riche…! Une suite envisagée? Dix ans ou dix jours plus tard?
@ Miss Orchidée : merci! Tu as choisi un angle original, auquel on pense peu quand on pense “mariage” et pourtant, comme tu le prouves, il y a beaucoup à dire…
un angle très original et vraiment intéressant. j’aime beaucoup!
Très belle idée !
Un petit texte pour vous deux !
Je remonte la travée centrale, revêtue de mon armure colorée. Des regards perplexes se posent sur ma robe de mariée d’un rouge éclatant ! Si vous étiez attentifs, vous verriez que le jardin miniature que j’ai brodé sur mon bustier me protège des malheurs à venir.
Tiens, j’aperçois Madame Pierremont, la boulangère, assise à côté de son mari qui baille sans retenue. Elle le sermonne à voix basse. C’est qu’il faut bien se tenir au mariage de Viviane Le Floc’h. Je me rappelle encore ses paroles saisies à la volée quand je suis rentrée dans son commerce juste après ton départ.
« C’est pas Dieu possible ! Une femme comme elle, si gentille ! La quitter pour une jeunette ! Ah, les hommes ! Rien dans la tête, tout dans la culotte ! »
Moi, gentille ? Non, aimable en société, ce n’est pas la même chose. Et oui, il est parti avec Marie, plus jeune, plus douce, plus docile aussi sans doute. Sur ma robe, j’ai brodé un chardon des sables. Je te préviens, mon futur époux, je ne serai pas d’un caractère facile.
J’avance encore un peu vers l’autel et je saisis une lueur tendre dans les yeux de ma meilleure amie.Quarante ans qu’on se connaît, de la cour de la maternelle à cette église où je vais m’unir à Nicolas, même promo que nous, un gars du cru. Pour toi, ma fidèle, ce plant de lavande papillon, à la beauté discrète. Faites que les années à venir préservent notre complicité !
Je m’avance seule, pas de père à mon bras pour me mener jusqu’à Nicolas dont la silhouette rassurante me permet de ne pas trembler. Les Le Floc’h sont restés chez eux ! Après des années de concubinage avec un gauchiste intello, leur fille épouse un menuisier. C’est bien vrai que les enfants vous font descendre marche à marche. Hors de question qu’ils cautionnent cette aberration ! Eux, je les ai représentés en marge de mon jardin,des lys hautains aux pétales flétris.
J’entends des rires sur la gauche, ce sont les neveux de Nicolas ! Sa soeur et son beau-frère sont à la tête d’une tribu de six petits monstres : de deux à treize ans ! C’est en pensant à eux que mes doigts ont choisi des fils éclatants et que de joyeux zinnias ont fleuri sur mon corsage. Des enfants, mon chéri, je n’ai plus l’âge de t’en donner mais au milieu du parterre de zinnias, j’ai glissé une petite fleur exotique. Un bébé venu des îles pourrait venir s’acclimater au sol breton si nos démarches d’adoption aboutissent.
Je suis arrivée à ta hauteur et tu me souris. Toi et moi, nous sommes au centre du jardin, un chêne et un tilleul qui mélangent leur feuillage : Philémon et Baucis.
@ Armande : un joli texte, poétique et végétal… Merci, Dame Armande!
Très beau texte. J’aime bien cette idée de broderie de chacun en un symbole floral.
ton texte me rappelle beaucoup Le coeur cousu de Carole Martinez, et cette femme qui brodait pour vivre, aimer, se protéger! bravo
@ Armande et Choupynette : moi aussi, ça m’a rappelé le Cœur cousu…
Un bon anniversaire de mariage
Je me traîne ; je suis déguisée en pantin, j’ai l’air de Gaston Lagaffe endimanché! Ma reum, elle m’a fait mettre un costard! Oui, t’a bien entendu, un costard à un mec de 15 ans. Et la cravate en plus! Si Emma me voit passer, je suis coulé! C’est la galère! Et en plus elle m’a fait raser, ma reum! Plus un tif sur le caillou et les esgourdes qui dépassent comme celles de l’éléphant que j’aimais quand j’étais petit, là, Djumbo! J’ai bien essayé de résister mais vous la connaissez pas ma mère. Et après mon père s’en mêle et alors! Et tout ça pour un cirque pas possible, les 50 ans de mariage de mon grand-père et ma grand-mère! C’est les noces d’or et ils font tout un foin pour ça! Tu parles, 50 ans avec la même meuf! Moi je me flinguerai si ça m’arrivait! Déjà qu’avec Emma, je suis avec elle depuis deux semaines et ça commence à bien faire! Et voilà, on arrive, il y a toute la smala , les tatas, les tontons, les cousins, cousines. Et je te bise deux fois, trois fois, quatre, parfois, selon les régions d’où ils viennent. Et ça n’a pas raté! Mémé a jeté un regard appréciateur sur mon crâne rasé, ma cravate et a dit : “Bravo, mon chéri, pour un fois tu as l’air d’un garçon de bonne famille!” pendant que mon cousin Guillaume, en jean et tee-shirt, se gondolait derrière mon dos en faisant semblant de se tenir les côtes. Bon heureusement pendant le repas, j’ai pu me rattraper; personne sur le dos pour me surveiller, huîtres et champagne à volonté. Après, il y a eu la mairie et tous les salamalecs et la photo pour le journal. Pépé et mémé sont aux heureux. Ils ont picolé, le pif rouge! Mon père et sa soeur se fendent tous deux d’un petit discours. j’ai honte! Et, je fais ma prière : “Ô grand manitou, fais que je ne devienne jamais aussi vieux! ” Ce qui est sûr, c’est que je ne me ferai jamais avoir! Mariage à perpétuité, pour moi? Non merci, mesdames et messieurs!
Je m’ennuie. Pas question de parler à Guillaume! Il s’est trop foutu de moi. Je m’isole dans un coin, sort mon portable en catimini.
“Allo Emma! C’est moi ….” Et voilà! je lui ai filé un rencard pour ce soir!
Et dire que Dimanche, il faudra recommencer pour les 18 ans de mariage de mes vieux!
@ Claudialucia : bien vu, cet ado grincheux. On dirait que tu en as un sous la main tant c’est criant de vérité… Mon grand de 16 ans a passé le cap : il s’est acheté un costard de son propre chef! Parfois, c’est bon de jouer les “bogosses”! Merci!
On y croit, on s’y voit, on l’a été, c’est certain…! Très bien senti ce portrait de l’ado qui se rebiffe!
le pauvre!!! très bien vu, ce regard de l’ado un rien blasé
Et me voivi avec :
Autopsie d’un mariage
Ah, un mariage supplémentaire pour ma commune. C’est bien ! Avec ça, le village ne va pas mourir. Tous ces jeunes ils feront des enfants qui iront à l’école. Encore que ces deux là, je ne sais pas s’ils en auront. Le marié a l’air d’un nigaud et la mariée n’est pas une beauté, loin de là ! Et le commerce ? J’oubliais ! Ginette qui se plaignait de n’avoir plus personne à sa supérette. Eh bien, ces couples, ils consommeront. Je souris, allez, ils vont signer le registre et je vais leur faire cadeau d’une bouteille de champagne. Avec ça, ils seront contents ! Je vois déjà les parents du marié qui lorgnent sur le cadeau. J’ai trouvé une astuce, j’achète du bon champagne sur le compte de la mairie. Je garde la belle boîte et je le remplace par du mousseux premier prix. Ca tombe bien dans une semaine, c’est l’anniversaire du fiston !
Je ne sais pas pourquoi Monsieur le Maire a voulu que je sois là aujourd’hui. Est-ce qu’il a besoin d’une adjointe pour célébrer un mariage ? Enfin, je ne vais me plaindre. J’ai posé sur la table mon carnet où je les note tous. Ce couple c’est le troisième de l’année. Et bien pas de chance pour eux ! J’applique les statistiques à la lettre : un mariage sur trois finit par un divorce et bien, ce sera vous ! Quel plaisir de barrer déjà leurs noms. Franchement, les gens devraient réfléchir et se renseigner. Et je peux affirmer que d’ici moins de deux ans, leur mariage sera un mauvais souvenir! Je souris à toute l’assemblée, s’ils savaient ce que je pense. Allez oui, c’est le plus de jour de votre vie, on en reparlera.
Je me demande d’où mon fils a pris ce physique. Sûrement pas de mon côté, il a l’air d’un poireau ! Comment un homme aussi beau que moi a pu donner ce résultat ? Désespérant ! Et dire qu’il a fallu payer et l’inscrire sur Internet. Et tout ça pour quoi ? Pour trouver cette grosse dinde qui habitait à moins de 50 kilomètres. Moi je n’avais que l’embarras du choix, elles me courraient toutes après ! Tiens, la tante du dindon me regarde et je devine l’éclosion d’un sourire. Elle n’est pas trop mal. Mais Ce n’est parce qu’on a 50 ans, qu’on est obligé de faire dans la gaine et la culotte Damart ! Je vise sa fille toute pimpante dans sa petite robe moulante. Oh oui, je devine ses petits seins qui n’attendent que moi … La journée ne sera pas perdue.
Il parait que certaines pleurent lorsqu’elles marient leur fille. C’est idiot. Voilà le maire qui décline son identité « fille de Monsieur Perron Jean et de Madame Perron Martine ». S’il savait. Personne ne sait. Même pas mon mari. Ma fille est ma croix que je porte depuis 28 ans. Rien qu’à la voir ou la regarder, je me sens sale et humiliée. Je n’ai jamais pu aimer cet enfant. Elle m’inspire du dégoût, de la haine. Il y a 28 ans, un soir que je revenais de l’usine, ils m’attendaient près d’un bosquet. J’avais 21 ans. Deux d’entre eux se sont mis devant mon vélo et le troisième se tenait près de moi. Il puait l’alcool et puis il a essayé de m’embrasser. J’ai voulu me défendre et les deux autres sont intervenus pour me flanquer par terre. J’ai crié, j’ai pleuré. Je les ai suppliés. Ils n’ont rien voulu entendre. J’entendais leurs rires pernicieux, je sentais leurs souffles d’animaux dans mon cou. Ce qu’ils m’ont laissé, c’est elle. Née neuf mois plus tard alors que j’étais déjà fiancée à Jean. Heureusement qu’on n’avait pas attendu le mariage comme ça il n’a rien su. Non, et personne ne le saura qu’elle représente tout ce mal.
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Bon anniversaire à vous deux!
J’ai effectué quelques modifications…
Ah, un mariage supplémentaire pour ma commune. C’est bien ! Avec ça, le village ne va pas mourir. Tous ces jeunes ils feront des enfants qui iront à l’école. Encore que ces deux là, je ne sais pas s’ils en auront. Le marié a l’air d’un nigaud et la mariée n’est pas une beauté, loin de là ! Et le commerce ? J’oubliais ! Ginette qui se plaignait de n’avoir plus personne à sa supérette. Eh bien, ces couples, ils consommeront. Je souris, allez, ils vont signer le registre et je vais leur faire cadeau d’une bouteille de champagne. Ils seront contents, émus et reconsaissants. Je vois déjà les parents du marié qui lorgnent sur le cadeau. J’ai trouvé une astuce, j’achète du bon champagne sur le compte de la mairie. Je garde la belle boîte et je le remplace par du mousseux premier prix. dans une semaine, c’est l’anniversaire du fiston… ça tombe bien !
Je ne sais pas pourquoi Monsieur le Maire a voulu que je sois là aujourd’hui. Est-ce qu’il a besoin d’une adjointe pour célébrer un mariage ? Enfin, je ne vais me plaindre. J’ai posé sur la table mon carnet où je les note tous. Ce couple c’est le troisième de l’année. Et bien pas de chance pour eux ! J’applique les statistiques à la lettre : un mariage sur trois finit par un divorce et bien, ce sera vous ! Quel plaisir de barrer déjà leurs noms. Franchement, les gens devraient réfléchir et se renseigner. Et je peux affirmer que d’ici moins de deux ans, leur mariage ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Oh oui ,ils la maudiront cette journée. Je souris à toute l’assemblée, s’ils savaient ce que je pense. Allez oui, c’est le plus de jour de votre vie, on en reparlera.
Je me demande d’où mon fils a pris ce physique. Sûrement pas de mon côté, il a l’air d’un poireau ! Comment un homme aussi beau que moi a pu donner ce résultat ? Désespérant ! Et dire qu’il a fallu payer et l’inscrire sur Internet. Et tout ça pour quoi ? Pour trouver cette grosse dinde qui habitait à moins de 50 kilomètres. Moi je n’avais que l’embarras du choix, elles me courraient toutes après ! Tiens, la tante du dindon me regarde et je devine l’éclosion d’un sourire. Elle n’est pas trop mal. Mais Ce n’est parce qu’on a 50 ans, qu’on est obligé de faire dans la gaine et la culotte Damart ! Je vise sa fille toute pimpante dans sa petite robe moulante. Oh oui, je devine ses petits seins qui n’attendent que moi … La journée ne sera pas perdue.
Il parait que certaines pleurent lorsqu’elles marient leur fille. C’est idiot. Voilà le maire qui décline son identité « fille de Monsieur Perron Jean et de Madame Perron Martine ». S’il savait. Personne ne sait. Même pas mon mari. Ma fille est ma croix que je porte depuis 28 ans. Rien qu’à la voir ou la regarder, je me sens sale et humiliée. Je n’ai jamais pu aimer cet enfant. Elle m’inspire du dégoût, de la haine. Il y a 28 ans, un soir que je revenais de l’usine, ils m’attendaient près d’un bosquet. J’avais 21 ans. Deux d’entre eux se sont mis devant mon vélo et le troisième se tenait près de moi. Il puait l’alcool et puis il a essayé de m’embrasser. J’ai voulu me défendre et les deux autres sont intervenus pour me flanquer par terre. J’ai crié, j’ai pleuré. Je les ai suppliés. Ils n’ont rien voulu entendre. J’entendais leurs rires pernicieux, je sentais leurs souffles d’animaux dans mon cou. Ce qu’ils m’ont laissé, c’est elle. Née neuf mois plus tard alors que j’étais déjà fiancée à Jean. Heureusement qu’on n’avait pas attendu le mariage comme ça il n’a rien su. Non, et personne ne le saura qu’elle représente tout ce mal.
Celui-ci, avec sa multiplication des voix, je l’aime beaucoup! On passe par toutes sortes de registres.
Ah oui! J’aime aussi beaucoup, même s’il m’a fallu plusieurs lectures avant de “tilter”! Je suis lente parfois, mais ensuite, quand je comprends, tout le plaisir de la lecture apparaît! Bravo!
@ Clara : j’aime bien les différents points de vue. Le dernier paragraphe me rappelle un roman de Quéffelec, dont le titre m’échappe… C’est le champagne!
J’ai moi aussi beaucoup apprécié ce texte : le cynisme des uns, l’amertume des autres… le texte est fort bien mené et les points de vue se complètent, permettant d’imaginer la vie de ce couple et leurs antécédents : Bravo !
c’est original, j’aime bien. J’ai eu un peu de mal avec le changement de narrateur au départ, j’étais un peu perdue!
Allez, je me lance, un peu tremblante :
Du blanc, du blanc, encore du blanc, avec quelques touches de rouge censées égayées la salle paroissiale sous l’église, d’ailleurs pourquoi tout ce blanc ? comme symbole de virginité humfff je ris sous cape, pour l’avoir pratiquée, la moitié des invités savent bien que la mariée est loin d’être une blanche colombe effarouchée ! Et l’autre moitié enrage d’avoir été rejeté par la belle!
Et le rouge comme symbole de la passion ; quand on 30 ans et qu’on épouse un vieux chnoque de 80 balais, elle est où la passion ? pas au lit, c’est sûr !
Ah les voilà, la belle et la bête, souris mon gars, allez, un effort. Mince, les voilà qui foncent vers moi :
-”ah ! voilà mon témoin, je te cherchais Vincent, où étais-tu ? ”
C’est pas l’envie qui me manque de tout lui avouer, que je suis allez vomir aux toilettes, n’en pouvant plus de toute cette guimauve à deux sous soi-disant romantique.
-”Pas loin, rassure-toi ! Encore toutes mes félicitations aux heureux mariés.”
Putain, qu’ça fait mal ! je donnerai tout ce que j’ai pour entendre ces mots-là, avoir le bonheur de l’épouser et de l’embrasser devant tout le monde, même dans cette salle minable !
@ Cath : Une sacrée différence d’âge en effet… On se demande ce qui se cache derrière cet “amour”… A suivre?
Brrrrr…. on est loin de la romance, là ! C’est aussi, parfois hélas, une réalité…
yurk! (pour les personnages, hein, pas le texte!)
Muriel, empêtrée dans sa robe, se contorsionne pour regarder en bas, par la fenêtre. Sur la pelouse, les invités bavardent, en petits groupes immobiles et imperméables qui ne se laisseront redistribuer, à contre-coeur, que confrontés à la tyrannie du plan de table.
En revanche, les enfants, eux, ne forment qu’une masse unique, aussi mystérieusement unie que ces nuées d’oiseaux qui évoluent d’un seul mouvement télépathique. Ils courent dans tous les sens, il en sort de toutes les portes, de derrière chacun des véhicules garés maladroitement à l’entrée du parc, de derrière chaque jambe d’adulte.
Un parc, oui, parce que Fabrice tenait à faire les choses en grand: château loué pour le weekend et famille invitée toute entière, jusqu’au dernier cousin – celui qu’on a vu pour la dernière fois en couche-culotte en 1982.
Muriel soupire. Retourne s’asseoir au pied du lit. Elle regarde la pendule et calcule qu’elle peut encore s’octroyer dix bonnes minutes au calme avant qu’on ne la réclame. Fabrice est en bas, il s’occupe de tout, comme toujours. Efficace, aimable, compétent.
Il est parfait, depuis dix-huit ans de vie commune et de non-mariage. C’est sans doute ce qui a été le plus difficile à vivre, jusqu’ici. Sa façon d’encaisser, avec un regard doux et soumis, les reproches, même injustes. Sa constance, sa fidélité. Son application à leur assurer une vie sans accroc.
Il est si facile d’accumuler de la rancœur, au quotidien, quand on élève un enfant, que le travail est écrasant, avec le crédit pour la maison et celui pour la voiture, les imprévus… Et cet homme parfait, toujours à son écoute, toujours là pour l’apaiser… Assez de perfection en lui pour bourreler de remords la plus impitoyable mégère.
Mais comment Muriel aurait-elle pu aller le trouver, dix-huit ans après leur rencontre, pour lui dire qu’elle lui en veut, que sa douceur homogène lui pèse? Que c’est un poison lentement instillé dans leur couple, depuis le premier jour? Du côté de Fabrice, la justice, la paix, la sainteté. De son côté à elle, le caprice, la mauvaise humeur, les hésitations, les erreurs, la colère… Un poids qu’elle porte sur les épaules. Un poids écrasant.
Mais comment dire à un homme auquel on ne peut vraiment , mais vraiment rien reprocher:
“Tu m’uses à petit feu, avec ta perfection écœurante, ta résignation face à mes sautes d’humeur, ta neutralité dans les conflits, ton obsession de bien faire. Ta manie de toujours chercher l’apaisement, la conciliation. A cause de cela, et depuis près de vingt ans, je ne suis pas heureuse. Je me sens captive.”
Ne fallait-il pas un motif pour divorcer? Cette vague tristesse, constante, mais si ténue, si vite chassée par un rire de Paul apprenant à lacer ses chaussures… ce n’était rien. Muriel s’était imaginée cent fois assise à la table de ses parents, leur annoncer son intention de quitter Fabrice. Et cent fois, lorsque ceux-ci, bouleversés demandaient “Mais pourquoi?”, cent fois, elle restait muette, incapable de fournir un digne argument.
Elle avait donc choisi, une fois pour toute, de ne plus y penser. De rester. Elle s’était même sentie, pendant quelques jours, adulte et responsable, porteuse d’une sagesse nouvelle, martyre offerte au noble renoncement à soi-même. Elle avait songé avec exaltation et fierté « C’est exactement ça, la vie ». Oui… quelques jours. Quelques semaines… Et puis…
Ainsi, les années se sont écoulées. Un soir, alors qu’ils terminaient la vaisselle, tandis qu’elle exprimait son inquiétude face à l’état de santé de sa mère, Fabrice avait dit:
Tu sais, je crois que ça lui ferait vraiment plaisir, à ta mère, de nous voir mariés avant de…
Il n’avait pas osé finir sa phrase et jamais sa demande n’avait pris une forme plus officielle mais cela n’avait aucune importance, car Muriel avait instantanément senti ses chaînes de resserrer d’un cran. Sa gorge s’était nouée.
Car là non plus, elle n’avait vraiment, vraiment, aucun bon argument à opposer.
@ Cathy : quelle terrible histoire! Mais tout à fait crédible…
Oui, je suis d’accord, assez terrible en effet. On voudrait quand même leur laisser une seconde chance à ces deux-là, je ne sais pas. Un arrière-goût d’intransigeance. Et pourquoi est-elle avec lui, alors? Que lui a-t-elle trouvé, “au départ”? Drôle de personnage.
La deuxième chance, je la laisse. Un mariage, c’est bien pour poursuivre, non?
Quant au départ… la perfection ne suffit-elle pas?
Sur commande, une happy end, juste pour Jeanne (qui ne peut savoir que j’ai un jour été Muriel, que ma première fin est celle qui me tient à coeur. Que cela m’effraie de penser que cette seconde fin aurait pu être, aussi…) Il faudrait corriger aussi quelques détails dans les paragraphes précédents.
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Ainsi, les années se sont écoulées. Un soir, alors qu’ils terminaient la vaisselle, tandis qu’elle exprimait son inquiétude face à l’état de santé de sa mère, Fabrice avait dit:
Tu sais, je crois que ça lui ferait vraiment plaisir, à ta mère, de nous voir mariés avant de…
Il n’avait pas osé finir sa phrase et jamais sa demande n’avait pris une forme plus officielle mais cela n’avait aucune importance, car ils se comprenaient.
Ces dix dernières années, l’idée de quitter Fabrice ne l’avait plus jamais effleurée. Elle était partie, comme elle était venue, petit caprice hormonal, petit bobo bien vite cicatrisé. Leurs liens s’étaient resserrés chaque jour un peu plus.
Durant la cérémonie, ce matin, tandis que leur fils adolescent, dans son beau premier costume (p’tit clin d’oeil pour ClaudiaLucia) leur souriait, très fier, en croisant le regard de Fabrice, elle avait senti son coeur se soulever d’amour et de désir pour cet homme parfait qu’elle avait su, au moment critique, conserver.
wow… que de colère et d’amertume dans cette femme. C’est étonnant, mais sur certains point je la comprends…
Félicitation pour ces 18 années de mariage….
Ma sœur a choisi le même jour que toi pour ses noces, mais 6 ans plus tard
Bravo !
@ Marine Rose : 18 ans, ça commence à faire et pourtant, on a l’impression que c’était il y a quoi… quatre ou cinq ans à peine, ce mariage…
Faut bien s’arrêter…J’ai exploré trois pistes différentes, et je ne suis satisfaite vraiment par aucune. Mais là, pffffiou, j’en peux plus. Je m’en vais lire ce que vous avez fait!
Et bon anniversaire bien sûr…!!!
Maman lui avait expliqué comme elle devait s’y prendre : tenir la traîne, jusqu’à l’autel, sans tirer dessus ni empêcher la mariée d’avancer. Elle avait répété avec Amandine : sa cousine et elle avaient pris un grand drap dans l’armoire de Mamie, et Amandine avait fait la mariée. Finalement, ce n’était pas si facile, et elle n’était jamais vraiment parvenue à trouver le bon rythme. Le drap était long, il faut dire, et elle espérait que la traîne de Marie serait plus courte. Et puis Amandine était petite, aussi, alors que Marie était élancée, bien plus grande que sa cousine. Ca ne faisait pas pareil.
Mais à présent, elle sentait tous les regards braqués sur elle, sur cette traîne qu’elle soulevait maladroitement au dessus du sol, en veillant à ce que jamais elle ne frôle les grandes dalles blanches de l’église. Elle concentrait toute son attention sur cette traîne, et le reste lui échappait. Marie lui avait fait confiance, et elle voulait simplement être digne de cela. Oublier un temps sa robe rose bonbon de petite fille, ridiculement nouée autour de sa taille grassouillette, ses souliers vernis qui lui serraient trop les pieds, le droit surtout –maman avait dit qu’elle avait les pieds trop larges, que c’était pour ça qu’elle avait mal, mais qu’il faudrait qu’elle s’y fasse parce que c’était la dernière paire et que la vendeuse n’en avait pas d’autres. Marie heureusement marchait assez lentement, et Sabine avait le temps de suivre, derrière elle, de ne pas se prendre les pieds dans la traîne ni de trébucher. Ici elle était exposée, mais elle rosissait de fierté, parce que même si sa tenue était ridicule, même si ça ne faisait princesse qu’au regard de ces adultes qui avaient une vision bien drôle des princesses, elle était néanmoins fière parce que Marie l’avait choisie, elle, et pas Rosalie, ni Colline. Elle, Sabine, avait été choisie pour porter la traîne, et cela valait toutes les moqueries du monde sur sa tenue de petite fille pour ce corps de pré adolescente précoce et légèrement enrobé.
Elle marchait et les yeux étaient braqués sur elle, elle le savait avec autant de certitude qu’elle sut que cela se produisait, à cet instant. En elle. Le liquide qui se mit à couler dans sa culotte et à inonder l’intérieur de ses cuisses, à coller de manière poisseuse à sa robe, sa robe de princesse. Elle ralentit et chercha sa maman du regard, qui ne perçut pas tout de suite sa détresse. Qui d’abord ne vit rien, rien d’autre qu’une petite fille qui d’un coup semblait avoir scandaleusement oublié son rôle et laissait retomber la traîne au sol, s’arrêtait elle-même derrière la mariée jusqu’à ce que le long tissu blanc fût complètement tendu entre elle et la mariée. Jusqu’à ce qu’enfin la mariée ne pût avancer davantage parce que la petit fille semblait figée et comme incapable d’effectuer aucun mouvement. Ni lâcher la traîne ni faire un pas en avant.
Quelques secondes s’écoulèrent pendant lesquelles l’assemblée sembla retenir son souffle en une unique inspiration, et alors Sabine fit un pas en avant, puis deux, oublieuse de tout ce qui l’entourait, de la foule, des regards, de la honte aussi peut-être. Elle marcha de nouveau et sentit le liquide goutter le long de sa jambe et peut-être sur sa robe, jusqu’au sol. Elle sentit et sut que cette sensation longtemps ensuite l’accompagnerait dans sa vie. Et que plus jamais personne ne la choisirait comme porteuse de traîne.
@ Jeanne : oh, pauvre Pitchounette! C’est terrible…
Pauvre petite… quelle humiliation… Ton texte m’a mise extrêmement mal à l’aise pour la petite…
oh la la, la pauvre… tant de fierté…
Non, non, comme ça plutôt. Voilààà. Tenez son bras droit, enlacez-lui la taille, oui, bien ! Maintenant regardez tous les deux dans la même direction. A l’horizon. Enfin, regardez le mur, là, et visez un point dessus. Trèèès bien. Prenez la rose entre vos mains et enlacez vos doigts de manière à ce que la rose soit tenue par vous deux. Non, non pas comme ça, oui, là, c’est mieux. Tenez la pose. Penchez-vous légèrement. Souriez. Voilà, pas trop non plus ; stop. Ok, c’est bon, merci.
De toutes les convives, il était le seul à ne pas être rasé de près, à porter un pantalon de toile sale et plutôt style baroudeur, un blouson doudoune sans manches, un vieux tee-shirt en dessous. Il ne sentait même pas spécialement bon, et c’était presque un plaisir de sentir les regards désapprobateurs sur lui, comme autant de jugements non formulés et pourtant parfaitement transparents. Certains le jalousaient même, à l’évidence, pour la décontraction qu’il pouvait afficher, et la contenance absolue que lui conférait le statut de photographe officiel. Les mariés étaient parfaitement dociles. Habituellement, on faisait les photos avant le mariage, mais lui insistait pour que celles-ci fussent prises le jour-même. Finalement, tout le monde y gagnait, et ça permettait aux mariés de se montrer plus véritablement spontanés, heureux, si tant est qu’ils fussent heureux. Mais ça, c’était autre chose, pas de son domaine.
Et puis, ce qui lui plaisait aussi dans ce numéro d’acrobate auquel se livrait le couple, c’était le regard des convives. Toute une palette d’expressions se lisait sur le visage des invités : de celle qui s’y voyait déjà et vivait son rêve de princesse par procuration – d’expérience, aussi celle qui se battait ensuite, plus tard dans la soirée, pour attraper le bouquet de la mariée ; en passant par les regards blasés, vaguement cyniques mais pas trop, pour ne pas être démasqué comme le rabat-joie de la soirée ; jusqu’à l’habitué qui ne manquait jamais une occasion de tourner les mariés en ridicule par une blague graveleuse à laquelle tout le monde rirait, forcément, parce que l’instant était immortalisé par la caméra du grand oncle.
En fin de compte, il finissait par se lasser de cela, parce que c’était toujours plus ou moins la même chose. La même débauche d’argent pour des familles pas forcément fortunées, la même obligation d’afficher bonne figure, et ce vague relent de bons sentiments. L’alcool à flots qui au bout d’un temps l’obligeait à jongler de plus en plus entre les silhouettes éméchées, à slalomer entre les corps pour retenir malgré tout des moments dits spéciaux.
C’est pourquoi, lorsqu’il rentra du mariage, il se dit qu’il devait vraiment essayer de trouver un autre créneau, qu’il en avait marre de cette rengaine. Mais son carnet de commandes était encore plein, il fallait qu’il boucle ses engagements avant d’envisager l’avenir autrement. Il aurait alors du temps pour mûrir son projet. Son téléphone sonna. Messagerie. Quand il eut raccroché, il sut pourtant que ce mariage-ci serait différent. Il en eut le cœur douloureusement serré. Il avait été tenté de refuser, et pourtant, au dernier moment, il s’était ravisé et avait rappelé. Ok. Pour toi, avait-il dit, l’air du type qui rend service. En réalité, il en avait eu très envie dès qu’il avait entendu sur le répondeur, habituellement saturé de messages de clients mécontents de la note, discutant le prix des retirages, des albums, sa voix à lui. Et derrière sa voix à lui, il savait qu’il entendrait sa voix, à elle.
Alors il allait assister au mariage d’Astrid. Et pas seulement y assister. Il en serait un acteur majeur. Il allait peut-être laisser tomber le pantalon de baroudeur et la doudoune. Aussi stupide et délirante que fût cette idée, il sut qu’il avait là une chance de faire tourner les choses en sa faveur. Il n’était jamais trop tard. Il allait le prouver.
@ Jeanne : décidément, le thème t’inspire beaucoup!
Mais pourquoi abandonner le pantalon de baroudeur et la doudoune? L’habit fait l’homme!
Désolée, cette version-ci est un peu longue…
Yen a qui font les maisons vides le week-end, d’autres les tiroirs-caisses du tabac du coin. D’autres encore préfèrent les petites vieilles, qui soit dit en passant, sortent de moins en moins. Moi, mon créneau, c’est le costume trois pièces, le cirage noir et les bouts pointus, le blazer et les boutons de manchette en or. Comme tu le vois, j’ai plutôt un physique avantageux : je suis grand, j’ai de beaux yeux bleus, on me donnerait le bon Dieu sans confession, non ? Et c’est vrai, personne ne me soupçonne jamais. Mes tempes blanchissent un peu avec les ans, je sais, mais je peux me vanter d’être encore un parti correct. Et un voleur hors-pair. Je repars toujours gagnant. Le truc, c’est d’arriver après la messe. Avant le convoi en voiture, pour se faufiler dans le groupe. Avec les ans, j’ai appris à ne cibler que les gros mariages. A moins de 100 invités, je reste chez moi. D’abord c’est trop risqué, yen a toujours un pour me questionner avec insistance, ensuite forcément, qui dit petit mariage, dit récolte trop maigre.
Donc, je me pointe comme qui dirait entre la messe et le vin d’honneur. Habillé tout pareil et même plus classe que certains des invités. Pas trop non plus, je dois rester discret, oubliable. Malgré mes cheveux roux et ma peau mitraillée de taches de rousseur, je parviens à pas trop me faire remarquer. Entre deux petits fours et une coupe de champ’, je réussis toujours à glaner les infos nécessaires : le prénom du marié, ou celui du père, du cousin. J’ai développé une mémoire des visages et des noms infaillible pour ce job. J’ai pas trop droit à l’erreur faut dire. Au début, il m’est arrivé de me planter, quand je voulais le beurre et l’argent du beurre. A boire le champ’ avec les autres, je finissais par commettre de grosses gaffes, par me tromper dans les noms, et j’étais alors obligé de me barrer avant d’avoir tiré mon épingle du jeu. Un jour, il m’est même arrivé d’en oublier pourquoi j’étais là, et de finir la soirée avec une jolie nénette, à qui même j’avais un peu sorti le grand jeu en lui racontant comment je gagnais ma croûte. Un bon moment passé, remarque, mais c’est pas des habitudes à prendre, sinon tout fout le camp. Maintenant, avec les années, les bourdes, je les connais par cœur, et passé le vin d’honneur, tout le monde est déjà gris. Moi, après une coupe, je m’arrête, et je donne le change avec du jus de fruit.
J’ai appris à ne pas me presser. Je noue connaissance même, je me prête au jeu. Plus t’es à l’aise, moins t’as de risques d’éveiller les soupçons. Alors je bavarde, je m’invente une vie. Une parenté avec le ou la mariée, mais pas trop proche pour éviter les questions indiscrètes. Je dis que ça faisait longtemps qu’on s’était pas vus, que j’ai été plus que surpris de recevoir une invitation. Comme quoi, le temps passe mais parfois, les êtres chers se rappellent à vous, ce genre de salades, quoi. Généralement on acquiesce en face de moi, et il y en a toujours un pour embrayer et raconter une anecdote qui détourne l’attention de ma personne. Le secret c’est de laisser les gens s’intéresser à toi, suffisamment pour te créer une épaisseur, une vraie personnalité, pas trop pour qu’ils t’oublient dès le lendemain de la noce.
Pourquoi je te raconte ça, tu me diras ?
C’est que la semaine dernière, j’ai fait mon numéro, comme d’hab’. J’étais dans une noce particulièrement chouette, avec orchestre pro et tout ça. Je sais qu’il faut pas trop s’attacher aux noceurs sinon les scrupules commencent à faire leur cirque en toi, et après c’est cuit, tu repars bredouille. Mais quand même, c’étaient des beaux mariés, un beau couple. Et pis jeune avec ça. Parce qu’aujourd’hui, faut voir, y’en a qui se passent la bague au doigt que déjà ils sont plein d’arthrose. Bonjour le romantisme. Enfin, c’est pas mon affaire, moi, tant que je peux faire le boulot, le reste, après tout…Mais je m’égare. J’étais donc au vestiaire, c’était le dernier round, et je faisais les poches de vestes. Je sais, tu vas dire que c’est assez minable, mais finalement, je te jure qu’on repart toujours avec quelque chose : quand c’est pas un portable dernier cri, c’est le portefeuille chargé à bloc – faut savoir que les invités préparent souvent une enveloppe qu’ils remettent dans une urne, pour les mariés…quand je leur en laisse le loisir en tout cas ! Et j’ai aussi parfois trouvé des bijoux, les boucles que Madame a prévu de mettre pour le bal le soir, le collier qu’est trop lourd et qui gêne, qu’on a finalement remisé au fond d’une poche. Tout y passe : sacs à main, vestes, je n’ai pas mon pareil pour agir efficacement, sans me faire gauler. Je suis rapide, une fois que je suis parti, que j’ai vérifié les portes, en deux temps trois mouvements, me voilà dehors, les poches pleines de trésors qu’il me faut pas bien longtemps ensuite pour écouler.
Mais voilà, hier, ça ne s’est pas passé comme j’aurais voulu. Ca a comme qui dirait cafouillé. Parce qu’au moment où je mettais les voiles, que j’arrivais sur le parking du château avec toute la camelote qui alourdissait mes poches, je suis tombé sur elle. Grande, cheveux blond vénitien tirant sur le roux. Yeux bleus. J’ai pilé net. Elle était en train de s’en griller une, seule, adossée à ma voiture. C’est pour ça que je l’ai vue et sinon, j’aurais décanillé sans savoir. Mais elle barrait ma route. C’est en m’approchant de la portière que j’ai compris qu’elle m’attendait et n’était pas là par hasard. Un coup de main ? qu’elle me dit. Il m’a fallu un moment avant de comprendre. Qu’elle m’avait coincé. Qu’elle m’avait suivi. Qu’elle savait qui j’étais, et surtout ce que je faisais. Et que moi, je ne savais rien du tout.
Et maintenant, va falloir que tu m’aides, parce que cette nana, figure-toi qu’elle me colle au basques depuis une semaine. Comme quoi qu’on serait plus que des étrangers l’un pour l’autre. Et moi, ben j’ai pas misé 18 ans de ma carrière dans le vol ès mariages pour me laisser saborder ma petite entreprise par une gonzesse qui me fait du chantage. C’est que je peux plus me reconvertir, je sais plus rien faire d’autre. Donc, voilà. Tu voulais tout savoir. T’as l’habitude de travailler en connaissant parfaitement ton client et le pourquoi de la commande. Tu sais tout. Je te paie en liquide. Tu choisis la date. On règle ça quand le boulot sera fait. Ca marche ?
Un personnage intéressant dans une histoire originale… M’est avis que la grande blonde ne va pas se laisser supprimer si facilement…
J’ai bien aimé ce personnage un peu vil qui se fait régulièrement prendre à son propre piège, y compris quand il pense être passé maître… original et bien amené !
A mon tour ! Et bon anniversaire, Gwen ! Dix-huit ans, c’est le bel âge !
——
J’ai été travaillée avec amour. Il m’a façonnée en y mettant tout son cœur, et je suis parfaite à ses yeux, avec des proportions exceptionnelles capables de remplir d’aise la centaine d’invités de la noce.
Je suis le clou de la fête, le feu d’artifice qui doit terminer la soirée en beauté et laisser aux invités un souvenir impérissable. D’ailleurs, telle un trophée, je trône dans une pièce à la paroi vitrée, c’est un vœu des mariés, afin que tous puissent m’admirer.
Et aucun ne s’en prive, vous pouvez me croire !
En début de soirée, quand le pâtissier m’a déposée ici, j’ai bien senti combien il était fier. Fier de moi, de son œuvre, mais aussi de lui. Les mariés sont des gens importants, et c’est lui, le nouveau pâtissier du village, qui a été choisi pour réaliser le dessert du mariage ! Quel honneur c’est pour lui… je ne peux pas le décevoir, et je suis parfaite. Il sera remarqué, les parents des mariés, des notables de la bourgade, parleront bientôt de lui, le conseilleront à leurs amis influents pour leurs réceptions dans le “monde”, et son affaire “décollera” enfin.
Mais des enfants se pressent déjà derrière la vitre. Ils sont tous très beaux, dans leurs costumes sur-mesure assortis. Les filles portent de jolies robes beiges avec des touches de rose sur un chemiser immaculé, et les garçons des bermudas du même beige, avec une chemise blanche et une rose à la boutonnière. Qu’ils sont élégants ! Chez les plus jeunes, la rose a bien sûr déjà disparu. Mais l’essentiel est que les photos soient réussies. Après tout, c’est ce qui restera une fois la journée terminée. C’est d’ailleurs pour cela que le photographe les a tous rassemblés avant la cérémonie : les photos devaient être parfaites !
Les visages qui me contemplent sont jolis, poupins, roses et gais. L’innocence de l’enfance est extraordinaire. Ils jouent, rient en me voyant, se réjouissant à l’avance de pouvoir dévorer mes choux à la crème et la nougatine qui les recouvre. Ils sont heureux de se retrouver, de jouer ensemble et de partager cette belle journée. Je ne connais pas leurs prénoms, mais il me semble que certains sont frères et soeurs, tandis que d’autres pourraient être leurs cousins. J’en vois un, d’ailleurs, qui semble différent, malgré le même « uniforme ». Il se tient en retrait, presque à l’écart, on dirait… Se pourrait-il qu’il ne les connaisse pas ? C’est impossible : les vêtements semblent indiquer qu’il fait partie de la même famille, ils sont tous les enfants d’honneur qui forment le cortège accompagnant la mariée à son entrée dans l’église, dans les grandes et riches familles de nos campagnes. Et puis, cette ressemblance avec les autres… l’air de famille est évident. Ah ! Voici une dame qui s’approche ! Comme elle est belle ! Et quelle grâce, quelle classe ! Je ne suis pas tombée dans un mariage bas de gamme, moi ! Que du beau monde ! Elle porte un petit chapeau très original qui lui va à ravir. Elle m’a vue et me regarde avec un grand et doux sourire. Et voici un homme également très élégant qui s’approche d’elle. Il fait signe aux enfants de retourner dans la salle et… Oh ! La jeune femme…. son joli sourire a disparu ! C’est étrange. J’ai soudain l’impression qu’elle est triste… non ! C’est de la peur que je sens ! Une peur indicible, violente et sourde. C’est presque de la terreur qui enlaidit soudainement ce visage si charmant il y a quelques secondes… Quel secret cache donc cet homme, qu’est-ce qui fait si peur à sa femme ? Elle semble paralysée… L’homme pose sa main sur son bras pour l’entraîner avec lui, et je ne pense pas m’être trompée : c’est bien un sursaut de frayeur que j’ai perçu. Elle se maîtrise pourtant exceptionnellement bien. Elle a déjà retrouvé son sourire, son maintien et sa classe. Elle prend le bras de l’homme et s’éloigne de moi, non sans m’avoir jeté un dernier regard. Mon Dieu ! Comme il a changé par rapport à celui qu’elle avait en arrivant ! Celui-ci est d’une tristesse insondable, comme si un gouffre s’était ouvert devant elle et qu’elle n’avait d’autre choix que d’y plonger… Ils sont déjà partis. L’enfant, celui qui était à l’écart, a lui aussi vu la scène. Il n’a rien dit, n’a pas esquissé un geste. Il est différent des autres et j’ai l’impression qu’il a tout compris. Mais compris quoi ?
Une autre femme s’approche. Elle se dirige vers lui, veut le prendre par la main, mais l’enfant se serre contre elle. La femme a environ trente ans, ses vêtements sont plus quelconques que ceux de la femme qui vient de partir, mais leur simplicité ne peut masquer la grâce et la prestance de cette femme qui en impose rien que par sa présence. Une immense tristesse ternit son beau visage, accentuant l’étrange ressemblance avec l’autre femme. Il y a pourtant en elle un quelque chose en plus que je ne parviens pas à définir. Elles pourraient être jumelles… Un homme dans un costume très simple, sobre et sans fioritures, arrive derrière elle et pose ses mains sur ses épaules. Il semble souffrir, compatir à la douleur de celle qui doit être sa femme. Il a l’air fort, costaud, et la soutient un moment. Je la sens hésiter, puis elle se reprend elle aussi. Son visage se raffermit, elle rajuste le col de son chemisier et remet en place une mèche rebelle. Elle suspend ses gestes un instant, les yeux fixant le sol, puis relève la tête. Son visage est maintenant impassible, déterminé. Elle prend la main de l’enfant, passe l’autre sous le bras de son époux et la petite famille regagne la salle des festivités. Ils n’ont pas dit un mot. Sans doute en avaient-ils déjà dit assez auparavant.
Un peu plus tard, j’ai la bonne surprise de voir la mariée sortir de la salle. Elle est belle, ravissante, même, et pleine d’entrain. Une nouvelle vie est en train de débuter pour elle, et elle semble très heureuse, parfaitement épanouie. Elle ressemble comme deux gouttes d’eau aux deux femmes que j’ai déjà vues tout à l’heure. Nul doute quelle est leur jeune soeur : elle a la même grâce, la même distinction qu’elles, le même regard doux et ce bonheur tranquille et sans tache qui fait les jeunes mariées. Elle s’approche de la vitrine et me contemple un instant de ses grands yeux clairs et généreux. Ils sourient, comme elle, devant cette vie pleine de promesses qui s’annonce. La personnalité des mariés laisse présager une vie confortable : elle est la fille d’un médecin d’origine noble, reconnu. C’est une véritable pointure dans le domaine où il exerce, un éminent spécialiste des maladies nerveuses et mentales, marié à la fille d’un aristocrate de la région.
Le marié, lui, est le fils d’un grand industriel qui a fait fortune et s’est lancé en politique, soutenu par son épouse, fille d’un général de la Seconde Guerre Mondiale. C’était un héros, qui a donné à ses enfants un fort sentiment patriotique. Ils habitent un château à une dizaine de minutes en voiture du bourg.
La jeune mariée a le regard étincelant, elle est rayonnante de bonheur et son mariage se présente sous les meilleures auspices. Elle fait quelques pas de danse face à moi, virevolte sous les yeux amusés et attendris du cuisinier qui l’observe depuis quelques instants, puis elle va rejoindre ses invités qui l’attendent dans la salle où on servira le repas dès qu’elle aura rejoint son jeune époux.
Les serveuses ont enfin entamé leur ballet. Elles vont de l’office à la salle en passant devant moi, les bras porteurs de plateaux chargés de mets raffinés et de corbeilles débordant de petits pains variés. Le sommelier est également arrivé dans la salle avec une bouteille de vin, et il n’arrêtera plus de la soirée, allant sans doute d’une table à l’autre en remplissant sans cesse les verres des convives.
Deux jeunes filles en tenue de service viennent s’asseoir près de ma vitrine, sur les chaises occupées auparavant par deux vieilles dames très chics qui ont depuis rejoint la salle avec les autres invités. Elles semblent attendre que les convives aient vidé leurs assiettes et profitent de ce petit moment pour papoter.
“Ouf, on est tranquilles pendant… allez… dix minutes ? Dit l’une en souriant.
- Ouais, ben moi, je ne suis pas à l’aise, si tu veux tout savoir !
- Chut ! Tu sais bien qu’on n’a rien à dire ! On fait notre boulot, c’est tout !
- Mais quand même ! Tu sais comme moi comment ça fonctionne et ce qui va se passer pour elle !
- Oui, mais je t’en prie, tais-toi ! Si la “vieille” nous surprend, on se fait virer illico toutes les deux !
- Rhâââ !! Ca me met en rage ! Quand j’pense à cette pauv’fille ! Tu sais, je l’ai connue au collège, elle était si gentille… j’ai vraiment peur de ce qu’elle…
- Chut ! Voilà le marié ! Lève-toi !”
Et voilà. Elles sont reparties au turbin, et je n’y comprends plus rien. C’est un mariage, non ? On dirait un enterrement…
Et c’est lui, le marié ?
Enfin, je le vois ! Il est grand, il porte un riche et magnifique costume en lin clair, il a de la classe, de la prestance, comme la jeune femme qu’il a épousée. Immédiatement, il en impose. Si j’étais une femme, je serais sans doute ravie du regard qu’il pose sur moi ! C’est un bel homme, très jeune, me semble-t-il. Il doit avoir environ vingt-cinq ans, guère plus. Il a un visage doux, lumineux, épanoui. Il a l’air heureux, et c’est bien le moins, le jour où l’on se marie ! C’est d’ailleurs étrange maintenant que j’y pense. Ce contraste avec les deux jeunes femmes de tout à l’heure… Comme si elles savaient quelque chose qu’il ignore. Et c’est son mariage !
Une femme d’un certain âge vient de sortir de la salle de réception. Elle s’approche du marié, elle est radieuse, visiblement très heureuse. Elle rajuste le noeud papillon du jeune homme, remet en place sa veste et l’époussette. Elle ressemble à n’importe quelle mère qui marie son fils. Son deuxième fils. Parce que j’ai déjà rencontré l’aîné, il me semble. Oui, c’est sans erreur possible l’homme qui faisait si peur à la soeur aînée de la mariée tout à l’heure. Il ne ressemble pas au marié, dont le visage est bien plus doux, mais à sa mère. Cette femme, malgré les efforts qu’elle fait, ressemble à un dragon. Son visage est dur, cruel. Elle va phagocyter sa deuxième belle-fille comme elle a éteint la vie de la première, c’est évident.
Ses yeux disent la convoitise et la joie malsaine face à ce fils qu’elle marie. Une nouvelle belle-fille, bientôt des petits-enfants, et une esclave de plus au château familial. Parce qu’il va de soi que, comme son aînée, la mariée n’aura pas d’autre choix que de se soumettre à la volonté de sa belle-mère.
Jusqu’à ce que la mort les sépare.
Atmosphère oppressante qui doit beaucoup à notre position: observatoire statique et muet du défilé de convives.
(Mais ça ne me dérange vraiment pas d’être un gâteau le temps d’une histoire, c’est même plutôt agréable!).
Oui, je suis bien d’accord. Oppressante, c’est le mot…
@ Amélie : encore une fois tu nous surprends et nous soumets à la douche froide… La fin est glaçante et on aimerait bien savoir, si, effectivement, cette jeune femme va se soumettre… Mais si je comprends bien, les deux frères ont épousé deux sœurs?
Oui… Ce qui est plus banal qu’on ne l’imagine souvent d’ailleurs !
Et c’est une fiction. Ma vision du mariage est bien moins “noire” que celle-là, je vous rassure !
c’est glauque. quelle horreur cette famille!!! ton texte est excellent!
je poste rapidement, et je reviens après le repas pour commenter vos textes.
Cette robe meringue est absolument insupportable. Jenny (ne l’appelez pas Jennifer, c’est tellement [i]français[/i] – oui, je sais…moi aussi quand elle m’a dit ça, j’ai eu du mal à comprendre) a eu ce qu’elle voulait : un mariage comme dans les séries américaines, avec demoiselles d’honneur (aka Bibi et les copines) en robe rose pastel avec nœuds-nœuds et moustiquaire intégrée, dentition ultrabrite, bancs d’église croulant sous les décorations et grande musique d’orgue. Passe encore pour la déco et la musique, mais pour les robes, très honnêtement, je pense qu’elle l’a fait exprès. Elle a l’air encore plus mince que nous dans sa belle robe de mariée aux lignes épurées, cheveux blonds (rinçage californien à la dernière mode de série [i]hype[/i] made in US) artistiquement relevés. Tout le contraire des choucroutes rances dont nous sommes affublées, et qui amplifient de manière terrifiante mes hanches, qui n’avaient, avouons-le, pas franchement besoin de cela. Lise et Mélanie souffrent en silence avec moi. Il faut dire que si pour ma part, je n’ai rien contre le rose (utilisé avec parcimonie, bien entendu), Lise étant d’un roux flamboyant, elle n’est pas vraiment à son avantage et Mélanie, qui serait plutôt du genre « destroy » dans ses styles vestimentaires était tout bonnement au bord de l’évanouissement quand on lui présenta l’Horreur Guimauvesque il y a quelques mois. Quant à la découpe de la robe, je pense qu’elle la tire d’une série B qui n’a dû être diffusée qu’une fois, sur M6. Avec mes pauvres 155cm, mes fesses plutôt rebondies (quel joli euphémisme, n’est-ce pas ?) je suis une caricature ambulante dans cette satanée robe. Une sorte de boule agrémentée de froufrous. Que les magnifiques escarpins à plateau Manolo Blahnik n’arriveront jamais à rendre élancée.
L’odeur des lys est entêtante, nous prend à la gorge. Mélanie a déjà été victime de plusieurs crises d’éternuement en attendant que Jenny daigne enfin s’avancer sur le tapis rouge (oui, rouge !) qui la mènera à l’autel. Nous avions bien souligné, pendant les préparatifs, que ces fleurs, certes belles, n’étaient pas du goût de tout le monde. Mais Jenny chérie n’a pas cédé. Et nous voilà donc avec l’équivalent de deux Kangoos Interflora de lys éparpillés dans le saint bâtiment. Dont une bonne partie entourant l’autel. A deux mètres à peine de nous. De plus, il fait une chaleur infernale, ce qui n’est pas pour arranger nos affaires. Je sens une goutte de sueur rouler sur ma cuisse. Lise grommelle à ma droite, et tire sur le tissu de la robe. Mais avec un corset, difficile de tirer quoi que ce soit. Mélanie étouffe un enième éternuement. A ce qu’il paraît, quand on s’empêche d’éternuer, on se bousille les neurones. A ce rythme, Mél va finir avec un QI de moins 140. Dommage pour une chercheuse en génétique. J’essaie aussi discrètement et élégamment que possible de regarder l’état de ma robe au niveau des aisselles. Je n’aurais pas dû. Une catastrophe. De belles auréoles s’agrandissent de minutes en minutes. Une boule affublée de falbalas impossibles, de joues rendues écarlates par la chaleur ET dégoulinante de sueur. J’ose à peine imaginer les photos.
Vous vous demandez probablement pourquoi je dis tant de mal de la mariée, tout en étant sa demoiselle d’honneur ? Je comprends. Mais Lise, Mélanie et moi-même faisons ici œuvre de charité. Car oui, malgré tout son argent, cette pauvre Jennifer n’a pour ainsi dire pas d’amies. Du moins aucune qui ait accepté l’Horreur Guimauvesque. Cela dit, si nous avons accepté d’endurer des heures d’essayage, ce n’est pas tout à fait par bonté d’âme. Faut pas pousser non plus. C’est aussi – et surtout – pour goûter aux différents gâteaux proposés par le traiteur ultra haut de gamme [i]from[/i] Paris (8ème, bien sûr), et profiter de l’enterrement de vie de jeune fille… à New York en hôtel quatre étoiles.
L’ensemble de l’assistance sursaute : l’organiste s’est lancé dans une interprétation aussi tonitruante que personnelle de la marche nuptiale. Fausses notes artistiquement dispersées tout au long de la partition. Je regarde Emmanuel, le marié. Impeccable dans un costume Dior. Bien plus beau qu’elle ne le mérite. Genre brun ténébreux à la fossette adorable et aux muscles d’acier. Et intelligent avec ça. Je les ai présentés. Je l’avais rencontré lors d’une conférence sur la poésie de Sylvia Plath, il avait été d’une érudition étonnante et plein d’humour. Mais je ne suis ni blonde, ni mince. Et croyez bien que je le regrette. J’ai encore beaucoup de mal à comprendre pourquoi il l’épouse. L’argent me direz-vous. Ce à quoi je vous répondrai qu’il en gagne déjà beaucoup. Je suppose qu’il est en fait amoureux du mot « plus » : plus d’argent, en l’occurrence.
Ah ! Voilà la mariée. Plaquons sur nos lèvres collantes de gloss Chanel « Ballerina » (entendez par là « rose bonbon ») un sourire suffisamment envieux pour flatter l’égo de Jenny, mais pas trop. Après la pièce montée à la recette légèrement [i]améliorée[/i], nous pourrons sourire avec satisfaction.
Ouah, je suis soufflée. En voilà un tableau qui fait mouche! Et même s’il y a encore des abréviations -lues ailleurs – que je ne décode toujours pas, je sens tout l”humour et le grinçant de ton texte! Un vrai plaisir!
Entièrement d’accord ! Un texte qui décoiffe !
Merci!
abréviations? lesquelles? si elles ne sont pas claires, alors j’ai mal choisi…
@ Choupynette : “aka” peut-être? Also known as…
@ Choupynette : désolée, j’ai lu ton texte dimanche et ai complètement oublié de venir mettre mon grain de sel! On retrouve bien ton style caustique et dynamique dans cette petite histoire. Les caractères sont bien vus et bien épinglés comme toujours…
attends, y’a pas de soucis Madame!
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[...] programme de ce dimanche à l’atelier d’écriture de Skriban, le mariage. A nous de nous glisser dans une cérémonie, dans un de ces protagonistes. Voilà mon [...]